Michel Quarez, un artiste/graphiste pressé de vivre en couleurs
« — Cours camarade, cours, le vieux monde est derrière toi !!! »
Michel Quarez était graphiste, peintre et affichiste. À vrai dire, il ne faisait aucune distinction entre ces différentes catégories ne supportant pas d’être enfermé dans une case. Ce qui comptait, c’était la couleur, souvent vive et fluo, et la joie qu’il affichait dans la ville.
Quarez était pressé de peindre et de vivre libre !
Michel Quarez, c’est un mix improbable du Pop art américain, des bandes dessinées psychédéliques et du travail de Savignac, le grand affichiste français.
Quarez recherche le signe.
C’est son garçon dans la rue en silhouette noire, pantalon baggy, qui court casquette au vent. Il s’arrange pour que la forme devienne le signe du mouvement et de la vie. « — Cours camarade !!! »
Quarez c’est la couleur vive, en aplat, le fluo, la fraicheur et la spontanéité. Et puis l’enfance.
Quarez, c’est l’affiche de “Paris Plage” en 2010. Il y a tout Quarez dans cette affiche. C’est quasi un manifeste !
Une affiche bleue, la Tour Eiffel à l’envers, une tour jaune en reflet, avec une casquette et des lunettes de soleil. “Paris plages” écrit au pinceau.
« — Cette affiche, ce n’est pas compliqué, expliquait-il. Paris n’est pas une plage et Paris n’est pas au bord de la mer… donc il faut trouver une solution graphique pour faire une collusion entre les deux ! »
Il y a finalement très peu de choses sur l’affiche et c’est ce qui en fait la force. La force de la couleur. Synthétiser et donner à voir.
« — C’est le très peu que l’on retient plus que le trop ou le très gros. C’est le bleu qu’il s’agit d’imposer. C’est ça la difficulté… Amener le bleu des mers du sud à Paris. Et puis un regard avec le reflet dans l’eau. Il ne faut pas se leurrer, on ne peut faire passer que quelques brides dans une affiche. »
“Du passé faisons table rase”…
Quarez est pressé et colore le présent.
Michel Quarez va vivre son enfance à Damas en Syrie. Il est né en 1938. Après les Beaux-Arts de Bordeaux, c’est aux débuts des années 60 qu’il intègre l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris. Et déjà là, il se sent à l’étroit dans l’atelier du graphiste suisse Jean Widmer qui a tout juste 30 ans. La grille, la rigueur, le style international Suisse ne correspondent pas au tempérament de Quarez. Il traverse les couloirs de l’école en patins à roulettes et n’entend pas rentrer dans le moule.
Quelques années plus tard, Pierre Bernard formulera les choses autrement. « — Le graphisme suisse s’inspirait de l’architecture tandis que le graphisme français se référait à la peinture ». Et Quarez était déjà clairement du côté de la peinture. De la couleur.
On est en 1961, Quarez vient de passer son diplôme et se retrouve, comme de nombreux appelés du contingent, à devoir partir en Algérie où la guerre n’est pas encore terminée.
« — Pour moi, c’était soit rejoindre l’Algérie, en kaki, avec une arme au poing et je ne m’y voyais pas du tout, mais pas du tout… Soit… ? »
L’autre perspective que Quarez entrevoit, c’est le programme de bourses d’études que les Arts Déco viennent de mettre en place avec les Beaux-Arts de Varsovie.
Pour beaucoup, la Pologne, c’était le Bloc de l’Est. C’était le rideau de fer et le mur qui venait d’être érigé durant l’été à Berlin.
Mais il y avait l’affiche. La Pologne ce n’était pas une abstraction idéologique, c’était le pays de l’affiche que Quarez avait découvert dans la revue suisse Graphis.
Car Quarez a une idée en tête, il souhaite intégrer l’atelier de Henryk Tomasczewski à l’Art Academy de Varsovie.
« — Tomasczewski, c’était une légende en Europe même si en France, personne n’en parlait dans les écoles d’art. »
Il arrive à Varsovie durant l’hiver 1961. Il a 25 ans.
Quarez est impressionné. Très impressionné par Tomasczewski.
Ce qu’il va découvrir à Varsovie, c’est la valorisation d’un métier qui n’était pas encore considéré en France.
Tomaszewski était convaincant : « — Vous devez traiter un sujet en tant qu’auteurs, en prenant position. » Se posera la question de la signature du travail. Importante pour Quarez. Incontournable pour Grapus.
Après plus d’une année passée à Varsovie, Quarez revient à Paris en 1963 et retrouve les Arts Déco où il organise une exposition d’affiches polonaises.
Durant 2 ans, de 1964 à 1966, Quarez rejoint l’agence de publicité SNIP, de Prouvost qui possède la Lainières de Roubaix, Rodier, Lacoste.
Puis il partira à New York et fréquentera le milieu du Pop Art, Andy Warhol, l’époque où la couleur s’imposera avec force. Il créé Mod Love, un comic-book “pop” scénarisé par Michael Lutin.
À son retour à Paris, il deviendra directeur artistique et illustrateur dans la publicité, notamment pour l’éditeur et publicitaire Robert Delpire. Il va concevoir une bande dessinée de 18 pages, “La vie privée de Dyane” de Citroën. Une collaboration qui ne durera pas.
Viendra le printemps 1968 dans une France du général De Gaule sans enthousiasme particulier.
C’est sans compter sur une jeunesse qui veut vivre. “Vivre sans temps mort et jouir sans entrave.”
Au début du mois de mai, Quarez accompagne la création du journal politique Action. Il réalise plusieurs couvertures, dont celle du numéro 36 qu’il cosigne avec Wolinski, “Chassez le flic de votre tête”.
Dans les écoles d’art, la contestation prend forme. À l’atelier des Arts-Déco, Quarez participe à la fabrication de quelques-unes des affiches symboles de cette période agitée. Les slogans fleurissent sur les murs…
“L’imagination au pouvoir !”
“Une jeunesse que l’avenir inquiète trop souvent…”
“Prenons nos désirs pour des réalités !”
Dans les années 70, Quarez fait des illustrations pour diverses revues : Marie-Claire, l’Expansion, La Nouvelle Critique, Télérama.
Plus tard, Quarez rejoindra Grapus durant quelques mois en 1976, ce qui lui permettra de revenir à l’affiche et de se rapprocher du Parti Communiste Français, notamment en Seine Saint-Denis où il va s’installer durablement. « — Le collectif et ses conflits, ce n’était pas son truc, se souvient, Gérard Paris-Clavel. Nous nous sommes quittés en pleine camaraderie. »
Au début des années 80 et l’avènement du numérique dans le graphisme, il obtient une bourse du Ministère de la Culture pour la création d’images sur palette graphique, la Graph’8 et la Silver de Graaf. À une époque où les graphistes sont encore frileux sur le rendu numérique, Quarez assume pleinement cette nouvelle esthétique numérique. Il en joue. En couleurs.
Entre 1988 et 1992, il réalise une série d’affiches pour le Salon International de l’Architecture. John Wayne dans “Rio Bravo” pixelisé porte un té d’architecte à la place de sa Winchester. Et toujours des couleurs vives, fluo, lumineuses.
« — La rue est ma galerie et je ne fais aucune dissociation entre peindre et faire une affiche. »
Ne pas se sentir enfermé dans une discipline ou un style, toute sa vie Quarez revendiquera sa liberté.
Les affiches sérigraphies de Quarez seront nombreuses à recouvrir les murs de la banlieue parisienne avec toujours ce souci de tolérance et de vivre ensemble. Il revendiquait un graphisme engagé, socialement, politiquement, humainement. Liberté-Égalité-Fraternité, mais aussi des affiches contre le racisme, contre l’intolérance.
Évènements sportifs, Fête de l’Humanité (1985), Fête de la Musique (1984), Célébrations du 14 juillet à Aubervilliers (1996, 1997, 1998), Vœux de la ville de Bobigny (2003).
Son travail sera récompensé de nombreux prix internationaux..
En 2006, une exposition lui est consacrée au Stedelijk Museum d’Amsterdam, ainsi qu’au Festival de Chaumont. En 2009, la Bibliothèque Forney à Paris, présentera sa première grande rétrospective pour son travail d’affichiste.
Rares sont les artistes/graphistes dont le travail résiste avec le temps. Quarez traverse les modes avec une peinture pleine d’énergie et de fantaisie qui interpelle souvent avec joyeuseté. La rue se teintait de ses couleurs qui sont restées vives et lumineuses. Les couleurs de l’enfance…
Michel Quarez est mort le 9 décembre 2021, il avait 83 ans. Sur sa tombe à Saint-Denis figurent les trois mentions, Graphiste, Peintre et Affichiste.
— Catalogue de l’exposition Michel Quarez – Bibliothèque Forney, Paris 2009
— Mort de Michel Quarez, l’affichiste qui donnait des couleurs aux villes de banlieue, Télérama
— Quarez fait le mur
— Dans l’atelier de Michel Quarez, 2010
— Raoul Sangla et Macha Mieg rencontrent Michel Quarez dans son atelier. 2006
Rédaction : François Chevret