Collections

COLLECTION 1 — Mouvements, tendances & écoles graphiques

Du tourbillon ornemental de la fin du XIXe siècle aux logos flat d’aujourd’hui, les styles graphiques racontent un siècle de révolutions esthétiques. Plongeons dans un voyage chronologique à travers de grands mouvements qui ont façonné le design contemporain, de la rigueur moderniste au chaos psychédélique de la contre-culture.

Le modernisme et l’ornementation, de Chéret au Bauhaus

Le modernisme est d’abord lié à la modernité du nouveau siècle. À Paris vers 1880, la capitale mondiale de l’art voit naître l’impression offset qui révolutionne la publicité moderne et fait exploser la production d’affiches colorées. Jules Chéret et ses contemporains transforment les murs de la ville en “véritables musées” illustrés qui vantent la modernité. Les premiers caractères “grotesques” apparaissent, et sans le savoir, cette effervescence et ce trop-plein visuel annoncent le besoin d’épuration graphique à venir.

C’est ainsi qu’apparaissent deux visages du modernisme. D’un côté l’Art Nouveau avec William Morris, qui célèbre l’ornementation et l’artisanat, pour extraire et libérer l’homme moderne des rouages des machines. De l’autre Adolf Loos qui affirme que « l’ornement est un signe de dégénérescence du passé » dont les hommes modernes et « cultivés » doivent absolument se passer pour progresser. Loos s’appuie “légitimement” sur une hiérarchie de races et de genres propre à son époque, qu’il s’agit aujourd’hui de questionner. Son épuration idéologique reprise par Le Corbusier mènera au Bauhaus et à la recherche d’universalité à travers de nouveaux langages, comme la géométrie.

Les années 1920 consacrent ainsi le modernisme en tant que quête de “neutralité” et d’universalisme. La déconstruction artistique permet de proposer de nouvelles formes graphiques et avant-gardistes, dont l’école du Bauhaus est friande. Cette quête donne vie aux typographies universelles comme le Futura ou l’Universal de Bayer, construites sur des formes géométriques pures censées transcender les cultures, jusqu’à ce que Jan Tschichold renie lui-même cette “recherche d’ordre militaire” qui rappelle le contexte allemand. Aujourd’hui on applique toujours les préceptes de clarté dans un monde saturé d’images.

Le minimalisme, l’esthétisme de la sobriété

Devenu mot-valise, le minimalisme tire son nom d’un mouvement artistique américain des années 60. Il a pourtant des racines bien plus anciennes ancrées dans le terreau religieux irlandais et japonais, célébrant l’imperfection et l’impermanence. Le minimalisme n’est pas une tendance, c’est une philosophie qui répond à un monde saturé d’images et de sollicitations, en prenant diverses formes. En retirant les ornements, en faisant l’éloge du vide, on nous pousse à voir l’essentiel. Mais attention : sobriété ne veut pas dire neutralité ni facilité !

La Suisse ludique d’Herb Leupin

Mais la Suisse n’est pas que rigueur et grilles. Le graphiste Herb Leupin (1916-1999) prouve le contraire avec plus de 1000 affiches joyeuses et colorées. Du “Réalisme Magique” hyperréaliste de ses débuts, il bascule vers un univers ludique peuplé d’animaux après la naissance de ses enfants. C’est lui qui invente la vache violette de Milka et fait fumer un cheval pour les cigares Rössli (au grand dam des défenseurs des animaux). La preuve que la Suisse sait aussi rire de ses propres codes.

Psychédélisme des pochettes vinyles

À l’opposé du minimalisme, les pochettes psychédéliques des vinyles des années 60-70s envahissent tout l’espace disponible de leurs couleurs saturées et leurs formes flasques. Wes Wilson, figure tutélaire du rock psychédélique américain, s’inspire directement des artistes de la Sécession comme Mucha, Klimt et Roller dont il liquéfie la typographie. Ses lettres s’opposent aux affiches commerciales rigides et corporate de l’époque. De Rubber Soul (1965) au légendaire Sgt Pepper’s (1967) ou la banane d’Andy Warhol, les pochettes deviennent des manifestes visuels de la contre-culture, et la musique trouve enfin un visage aussi subversif que ses sons.

Le post-modernisme des tribus

Nous sommes désormais entrés dans le “temps des tribus” (Maffesoli, 1988) : les logos post-modernistes abandonnent leurs majuscules autoritaires pour des bas-de-casse humanisants, leurs formes fermées pour des géométries ouvertes, leurs couleurs corporate pour des palettes arc-en-ciel. L’épure géométrique héritée du Bauhaus accapare toutes les formes basiques dans une quête de simplicité immédiate. Les marques n’imposent plus, elles accompagnent.

 

Du modernisme austère aux logos fluides post-modernes, en passant par le psychédélisme exubérant, chaque mouvement graphique a répondu aux bouleversements de son époque. Ces écoles portent des idéologies et des visions du monde. Comprendre leurs origines, c’est décrypter les signes qui nous entourent et saisir comment le design façonne nos imaginaires collectifs. Qu’inventeront-nous demain, dans un monde où l’IA et la surcharge numérique appellent sûrement à une nouvelle révolution esthétique ?

Sur le même thème
  1. Le minimalisme : l’esthétisme de la sobriété

    À la fois discipline visuelle ou de vie, devenu tendance, le minimalisme consiste à simplifier pour ne garder que l’essentiel.

  2. D’où vient le modernisme ? 3 – À la recherche de la neutralité et de l’universalité

    Les années 1910-20 viennent faire table rase du passé pour poser les bases du modernisme, emprunt des valeurs allemandes de l’époque : rigueur et discipline.

  3. D’où vient le modernisme ? 2 – Les deux visages du modernisme et les idéologies sociales autour des ornementations

    L’usage ou l’absence d’ornementations symbolise pour l’homme “moderne” deux visions utopiques et différentes pour changer la société.