COLLECTION 2 — Langages, écritures, et communication universelle
Avant les mots, il y avait des signes. Des pictogrammes sumériens aux émojis, en passant par les lexigrammes pour singes, l’humanité n’a cessé d’inventer des systèmes pour communiquer ensemble, au-delà des langues. Voici un tour d’horizon des tentatives les plus ingénieuses pour créer un langage universel.
Écrire avec des images : des écritures pictographiques aux émojis
Au commencement, les humains dessinent les premières écritures, pictographiques. Les sumériens gravaient des signes minimalistes dans l’argile, les hiéroglyphes égyptiens combinaient pictogrammes et phonogrammes en idéogrammes lisibles comme des poèmes. Dans les années 1920, trois autrichien.nes créent l’Isotype, une “statistique par l’image” basée sur des symboles simplifiés pour rendre les données mondiales accessibles aux travailleurs. Cette méthode inspirera la signalétique des routes et les pictogrammes des Jeux Olympiques. Quatre décennies plus tard, Susan Kare dessinera pour Steve Jobs les icônes du Macintosh, comme le pot de peinture, avant que le japonais Shigetaka Kurita ne développe à la fin des années 90 les premiers émojis pour téléphones portables.
À la recherche du langage universel : la pasigraphie
La quête d’une langue universelle remonte à la chute de l’Empire Romain. Comme l’écrit Umberto Eco, « ou bien on la recherche en arrière, comme Langue Adamique Originelle, (…) ou bien on la recherche en avant, en essayant d’inventer une langue philosophique qui serait capable de reproduire les structures mêmes de la raison ». C’est ce que propose le terme “pasigraphie” en désignant ces écritures lisibles dans toutes les langues. Certaines combinent nature et mathématiques, comme le Yi-Ching chinois, d’autres, comme le Didascalocophus, utilisent les phalanges de la main pour permettre aux sourds-muets de communiquer. Mais c’est Charles Bliss qui inventera en 1949 le langage le plus abouti : 50 symboles de base combinables en milliers d’expressions, encore utilisé dans les hôpitaux américains pour les patients ayant perdu l’usage de la parole.
Parlez-vous yerkish, la langue des singes ?
Mais le langage humain n’est pas le seul à susciter l’intérêt. Au début des années 70, un chercheur et un philosophe développent le yerkish, un langage visuel pour communiquer avec les grands singes. La guenon Lana apprend à formuler des phrases avec des lexigrammes géométriques pour obtenir des M&Ms ou de la musique. Dans les années 1980, le bonobo Kanzi devient une star : parlant yerkish en imitant sa mère dès son enfance, il maîtrise spontanément 400 signes, autant qu’un enfant de 2 ans. La primatologue Sue Savage-Rumbaugh consacrera 23 ans au Georgia State University’s Language Research Center pour développer cette technologie de communication interspécifique.
L’Unicode veut sauver les écritures en les standardisant
Créé en 1991 pour pallier aux limites de l’ASCII américain, l’Unicode propose d’encoder des signes et émoticônes du monde entier. Le Script Encoding Initiative travaille sur 292 systèmes d’écritures vivantes ou mortes en les digitalisant pour les préserver. Il a fallu 18 mois à l’Atelier National de Recherche Typographique de Nancy pour proposer 146 glyphes de langues manquantes ou éteintes, en collaborant avec des designers locaux pour les idéogrammes chinois, coréens et japonais. Les chercheurs modifient parfois les proportions des signes pour les faire rentrer dans le carré standardisé, un travail d’harmonisation questionnable, qui se heurte aux résistances culturelles.
Hobo signs, le langage secret des vagabonds d’Amérique
À la fin du XIXe aux États-Unis, 700 000 vagabonds sautaient illégalement dans les trains à la recherche d’emplois saisonniers. Ces hobos développent un langage secret inscrit à la craie près des lieux de passage : un chat pour “femme au bon cœur”, des yeux ouverts pour “policiers hostiles”, une grille avec un rat pour “prison pleine de vermine”. Le “vagabond A-N°1” dévoile certains codes dans son livre The ways of the hobo, bien que ces signes soient censés rester secrets. Ces symboles évolueront progressivement en blases, puis en graffitis urbains.
Puisqu’elle illustre notre capacité à exprimer notre pensée, la communication par signes traverse les siècles avec une constance troublante : l’image précède toujours le mot, le symbole rassemble, alors que la langue écrite limite. Comme l’écrivait Otto Neurath : “les mots divisent, les images unissent.”