Regards graphiques

La vague brune du Rassemblement national est devenue bleue

Matin brun. On se souvient tous de ce petit livre de Franck Pavloff.

Une histoire de dystopie qui marqua les esprits. C’était à l’occasion des élections régionales de 1998 et l’auteur avait réagi sous le coup de la colère en découvrant les alliances passées entre le Front National et certains politiques de la droite classique.
Le quotidien Libération titrait “Le jour où, face au FN, le “cordon” a craqué.” Une digue venait de sauter et ce n’était qu’un début.

La nouvelle de Frank Pavloff évoquait de triste mémoire les Chemises brunes des miliciens nazis des SA.
Une allusion aux origines du Front National fondé par Jean-Marie Le Pen, les anciens Waffen-SS Pierre Bousquet et Léon Gaultier, des sympathisants néonazis comme François Duprat et des nostalgiques de l’Algérie française, tels que Roger Holeindre, membre de l’Organisation de l’armée secrète (OAS).

Libération du 22 mars 1998 - À la Une, les 5 présidents de région ayant passé des accords avec le Front National. - Groupe de jeunes hommes blonds en uniforme de la Jeunesse hitlérienne, 1933. - Matin brun de Franck Pavloff, Éditions Cheyne, 1998

4 ans plus tard, en 2002, Matin brun connu un très grand succès (plusieurs millions d’exemplaires vendus à ce jour) quand on découvrit les résultats de l’élection présidentielle qui qualifiait Jean-Marie Le Pen pour le second tour.

Et l’on se familiarisa dans un premier temps à associer le brun au parti d’extrême droite français. Ce qui répondait à ce que l’on a traditionnellement l’habitude de demander à une couleur politique… Signifier sans pour cela expliquer. Qu’une couleur synthétise dans l’inconscient collectif les valeurs d’un parti.

Uniformes et insignes de la Sturmabteilung (SA) qui était l'organisation paramilitaire de combat du NSDAP sous la République de Weimar, de 1920 à 1921, puis sous la dictature nazie, de 1933 à 1945

Des “chemises brunes” en solde

Cette couleur brune prends son origine dans une solderie autrichienne.
En effet, les SA sont appelées “chemises brunes” en raison de la couleur de l’uniforme. C’est dans les années 1925, que l’organisation nazie achète en Autriche un lot de surplus de chemises militaires tropicales de couleur brune. Elles sont disponibles en grand nombre pour un prix modique après la guerre car elles ont initialement été confectionnées pour habiller les troupes de l’empire colonial allemand, démantelé à l’issue de la Première Guerre mondiale.
C’est donc par opportunisme économique que le brun fut adopté comme couleur officielle des SA et du parti nazi en général.

À la même époque, les fascistes italiens optent pour les “chemises noires” permettant d’unifier visuellement les différentes milices en créeant une esthétique de la peur et de la discipline. Ici, contrairement aux SA allemands, la direction artistique colorimétrique est maitrisée.
Ensuite les SS emploieront un uniforme noir très codifié, toujours avec cette volonté de mise en scène visuelle du pouvoir et de la terreur.

Valeurs et couleurs

Valeurs conservatrices associées au bleu des partis de droite, valeurs progressistes associées au rouge de la gauche. Deux couleurs très fortes et très ancrées dans l’histoire. Ce que nous rappelle régulièrement le grand historien de la couleur, Michel Pastoureau.
Au XXe siècle, avec l’apparition de nouveaux partis politiques333,, la question du choix de couleur refit surface.
Les anarchistes et les Black Blocs garderont le noir.
Le rose rouge accompagnera le Parti socialiste lors de sa refondation en 1971 quand le vert, à la même époque, sera associé aux mouvements écologistes naissants. Le parti centriste préfèrera le orange.

Et quand il fallut communiquer dans les médias sur le score du Front National, on choisit, à la fois par défaut, par “soustraction” et pour marquer la rupture avec l’arc républicain, le brun, le violet voire même le noir (ou le gris) dans certains cas.

Le brun souvent associé au président du Front National, Jean-Marie Le Pen que l’on retrouve en tenues militaire dans les dessins de Une de Plantu dans le Monde.

Puis sa fille reprit le flambeau au congrès de 2011 en devenant présidente du RN, sa fille Marine. Et l’on sentit que derrière ce prénom, c’est aussi une couleur qui petit à petit s’imposa. Le nom de Le Pen s’éloignait quand celui de Marine était plus présent.
Pour entretenir l’ambiguïté, on parla de Rassemblement Bleu Marine de 2012 à 2016.

Et la question de la couleur associée au Front National se posa de nouveau pour les élections Régionale de 2015. Car le parti d’extrême droite fit un score important, 28%.
L’agence Idée, qui a longtemps été un prestataire d’infographies pour de nombreux supports presse français expliquait son choix.
« Nous ne pouvions pas utiliser le gris, qui signifie en cartographie l’absence de données ni le bleu, car nous ne voulions pas les ranger dans la droite classique et ses nuances, pas de noir non plus, car nous avons des contraintes sur des publications en bichromie noir et blanc ni en orange (notre couleur pour le centre, notamment le Modem) ou le jaune, que nous réservons aux partis régionalistes, comme en Corse par exemple. Le violet n’offrait pas satisfaction, il “cogne” trop contre le bleu. Ce qui restreint les couleurs. Il a fallu faire des choix en amont pour nos nombreux clients. Nous nous sommes arrêtés sur le marron qui permettait de pouvoir contraster assez pour qu’une carte qui représente les 36 000 communes puisse être assez lisible. »

Élections présidentielles de 2017

L’élections présidentielles de 2017, fut aussi un choix de couleurs.
Avec une appropriation symbolique dont le parti d’extrême droite a le secret. Sur les affiches, la signature de la candidate Front National était accompagnée d’une rose bleu marine. Hold up sur le symbole du PS (le poing à la rose) et des partis de droite avec sa couleur. Sans états d’âme, le parti national convoqua à cette occasion les Rolling Stones avec une langue bleue, Banksy lançant un bouquet bleu et même Clint Eastwood avec une rose bleue.

À chaque élection, le parti à la flamme d’origine fasciste tirait toujours plus d’électeurs. En 2018, le Front devint Rassemblement National.
Puis une nouvelle recrue vint troubler l’image traditionaliste. Un militant qui très vite séduit une génération plus jeune. Jordan Bardella symbolisait un renouveau du parti nationaliste, débarrassé de toutes les saillies racistes, négationnistes et xénophobes de Jean-Marie Le Pen. Il prit la présidence du Rassemblement national en 2021. On parla bientôt de banalisation du Rassemblement National. Le qualificatif même de parti lepéniste se fit plus rare. La couleur bleue devient plus présente, plus affirmée.
Aux dernières élections législatives de 2022, ce sont 89 députés qui entrèrent à l’Assemblée nationale, costumes classiques, cravates bleu marine de notables respectables. Dédiabolisée, la normalisation du parti d’extrême droite était actée.

Élections municipales, 1er tour 15 mars 2026

Avec ces élections municipales de mars 2026, un détail que l’on n’avait pas anticipé est venu accompagner cette respectabilité du parti que les médias ne désignent plus qu’occasionnellement d’extrême droite. Parti nationaliste / Droite patriote / Droite radicale / Ultra droite.

Élections municipales, 1er tour 15 mars 2026
À chaque élection, se pose la question de la couleur qui doit être attribuée au RN, DATAGIF

Le soir du premier tour, les chaînes d’information présentèrent des infographies de résultats à l’unisson dans le choix des couleurs des partis politiques.
Et l’on découvrit pour le Rassemblement National, la disparition du brun pour un bleu… marine tellement proche du bleu des partis de droite qu’avant même que les appareils politiques ne le formalisent, l’union des droites semblait avoir trouvé sa couleur.
Un simple changement de couleur interpelle sur la prétendue neutralité des graphiques et infographies utilisés dans la communication.
Seuls quelques médias comme le Monde ou Libération feront de la résistance en conservant le brun associé au Rassemblement National.

Rappelons que là où la constitution française repose sur l’égalité des citoyens et la protection des droits fondamentaux, certaines propositions de l’extrême droite introduisent des logiques de tri, d’exclusion ou de hiérarchisation entre les citoyens. Des propositions absolument anticonstitutionnelles justifiant du qualificatif “extrême droite” et de l’impératif de lutter contre toutes les formes de discriminations.

Les partis d’extrême droite, en France ou à l’étranger, ont toujours été très attentifs aux détails de leur communication, car les détails permettent de faire évoluer les mentalités sans que personne ne le remarque.
Le brun faisait peur, il renvoyait à l’histoire, à la boue, aux excréments… Le bleu est bien plus rassurant pour un parti qui aspire à se fondre dans le bloc conservateur.

Mais a-t-on vraiment envie de laisser faire ce “colorwashing” ?

L’évolution de la couleur associée au parti d’extrême droite DATAGIF
La géopolitique des couleurs, une conversation avec Michel Pastoureau
1998, élections régionales … Quand le cordon sanitaire se fissura – article Libération
Matin Brun de Franck Pavloff

Rédaction : François Chevret

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