Comment la guerre impacte-t-elle le design ?
Le propre du design est de répondre à une contrainte, et de créer de la manière la plus efficace possible. Parfois, cependant, les contraintes ne viennent pas du client mais d’un manque de matières premières. C’est le cas durant les guerres, qui entraînent de nombreuses pénuries, forçant l’industrie à s’adapter pour réinventer l’esthétique et la fonctionnalité des objets du quotidien.
On tient dans nos mains, sans le savoir, beaucoup d’objets qui ont été inventés ou adaptés à cause d’une pénurie liée à un conflit !
Les chips et la pénurie d’essence
En mai 2026 la flambée du prix du pétrole, liée au blocus du détroit d’Ormuz en Iran, a entrainé des répercussion jusque sur les paquets de chips japonais..
La baisse de l’approvisionnement en pétrole a entraîné une hausse des prix de ses dérivés, notamment du naphta, qu’on l’utilise pour fabriquer différents plastiques et encres. Cette hausse a eu un impact sur tout un pan de l’industrie, de l’impression des étiquettes aux salles de bains préfabriquées, en passant par les paquets de chips. On trouve du naphta dans les barquettes, les sacs plastiques, les gants, les solvants organiques et adhésifs, mais aussi les couches jetables, la lessive ou les protections hygiéniques… Le napalm et le naphta sont d’ailleurs intimement liés par leur composition chimique et leur histoire, le premier étant un dérivé direct du second.
C’est toute l’industrie asiatique qui doit donc trouver des solutions pour faire face à la pénurie du naphta, en réduisant la production, augmentant les prix, ou en trouvant des matières alternatives. Certaines imprimeries en ligne ont été forcées de fermer, ou proposent l’impression en noir et blanc.
Au Japon, la marque Calbee a choisi d’imprimer en une seule couleur, noir, laissant l’aluminium de l’emballage visible, pour limiter l’encrage. Loin d’être un coup marketing, ce nouveau graphisme d’urgence est une “mesure de maintien de la production” portée par le gouvernement, et porte la mention « 石油原料節約パッケージ » (emballage pour économiser les matières premières pétrolières).
Calbee a limité drastiquement sa variété d’emballages, et privilégie la superposition de couleurs pour créer des teintes par mélange. Elle s’adapte également en éliminant les aplats de couleurs, et laisse des espaces non imprimés, comme la marque Kagome qui propose désormais du ketchup sur fond transparent.
En s’affichant ainsi comme patriote de l’effort de guerre, Calbee s’offre néanmoins un coup de pub car elle est plus visible dans les rayons, par contraste, et fait parler d’elle à l’étranger. Si toutes les marques se mettaient à suivre cette contrainte, il faudrait qu’elles revoient leur graphisme pour se différencier.
Pour l’instant, ce phénomène n’a été visible qu’en Asie. Mais ce n’est pas la première fois que des pénuries impactent le biens de consommation.
Le design résilient en temps de guerre
Après la seconde guerre mondiale, la pénurie en bois limite la création de mobilier et d’objets du quotidien. Dans le cadre du programme “Britain can make it“, le designer Ernest Race invente la BA3, une chaise en aluminium démontable et emballée à plat, avec du textile issu du surplus de coton militaire, en couleurs limitées (vert, bleu, marron).
Les designers utilisent aussi des alternatives synthétiques comme l’acrylique ou la bakélite, qui vont révolutionner le petit mobilier avec de nouvelles formes plus audacieuses aux couleurs variées, pour les horloges ou les radios. Elles annoncent le plastique des années 1950s.
Dans l’édition, les couvertures papier remplacent le tissu devenu trop cher à l’issue de la première guerre mondiale. Le format poche, inventé par les éditions Penguin, s’avère idéal pour les soldats. Ses dimensions s’adaptent à leurs poches d’uniformes, avec des marges très fines et un minimum de mots par page, en double colonne.
La guerre propulse également la sérigraphie, qui permet aux soldats Américains et européens d’imprimer des uniformes, drapeaux, véhicules ou affiches de propagandes. Le papier, rare, est souvent recouvert de blanc et réutilisé. La pratique tombe dans l’oubli après la guerre, avant de renaître dans les ateliers de mai 68 avec Grapus, comme outil d’impression libre et populaire.
Les pénuries liées à la guerre modifient le visage de la consommation quotidienne, qui doivent adapter leur design, par répercussion. Qui sait si les tensions en Iran impacteront bientôt les packaging ou affiches en Europe ou aux États-Unis ?