Histoire du graphisme

L’univers futuriste de Brantonne

Au départ c’est dans une brocante de village que l’on trouve une planche de construction de station-service Esso. Pas d’indication, mais il y a de fortes chances qu’avec la présence d’une 203 Peugeot, cette carte pour enfant ai été distribuée au milieu des années 50, le modèle étant commercialisé jusqu’en 1960. C’est une voiture qui va marquer son époque. Les premiers salons automobiles de l’après-guerre avaient vu naître une foule de petits véhicules, 4CV Renault, 2CV Citroën, Dyna Panhard. La 203 est une voiture plus grosse avec un look d’Américaine.

Et puis le logo Esso, simple, efficace, avec ce E capital en forme de 3 à l’envers.
Un effet typographique qui n’était pas courant. Alors on regarde, on cherche d’où vient ce logo, ce qu’il y a derrière le nom de marque Esso. De 1870 à 1911, la société américaine s’est appelée Standard Oil, puis Eastern States Standard Oil. Le nom Esso est l’acronyme de Eastern States Standard Oil, mais il est aussi la transcription phonétique des deux initiales de l’ancienne Standard Oil … comme Hergé, R et G pour Georges Rémi.

Station service Esso à découper - (45 cm x 26 cm), milieu des années 1950.

À la fin des années 20, l’ovale Esso bleu et rouge, deviendra l’emblème du groupe tel qu’on le connait aujourd’hui.
Et là, surprise, au détour d’un article sur Raymond Loewy à qui l’on attribue ce logo, un nom apparaît, à la fois mythique et inconnu du grand public.
Brantonne, René Brantonne. LE Brantonne du Fleuve Noir, celui qui réalisa la plus importante et plus fantastique collection de science-fiction après guerre en France, “Anticipation”. Des astronefs délirants, des couleurs vives… Tout un univers.

Un Marabout Bout de Ficelle comme on les aime qui part d’une brocante et d’un logo et nous amène à un illustrateur français qui a marqué toute une génération.

René Brantonne nait en 1903. Il intègre les Beaux-Arts à 18 ans, mais ne reste que deux années, car son travail ne correspond pas à ce qui est attendu par les professeurs. Déjà une histoire de couleurs trop vives à une époque où l’on peint avec des terres.
L’armée l’appelle, puis en 1925, c’est comme dessinateur qu’il intègre la Paramount qui s’implante en France. Publicité et premières affiches. D’autres compagnies américaines de cinéma le courtisent, la Fox, Columbia, Universal, MGM… Il devient incontournable pour résumer les films en quelques vignettes dessinées.

Publicité peinture Valentine, années 1920/1930

En 1928/1929, René Brantonne a 25 ans, il part aux États-Unis.
Dans quel but ? Avec quelle idée en tête ? L’histoire reste floue car sa vie durant, il entretiendra longtemps de fausses légendes et brouillera les pistes.
Toujours est-il qu’il rejoindra rapidement l’agence de Raymond Loewy à New York où il réalise de nombreux supports publicitaires. Dans le domaine de l’identité visuelle, il va travailler et finaliser le logo Esso avec l’ovale, le E en forme de 3 retourné, le bleu et le rouge.

Dans les années 30, il touche à tout. Il se lance dans l’affiche de cinéma, l’illustration, la retouche photo, la publicité et la bande dessinée.

Fulguros dans Andax, 1946/1949. Fulguros, le "Maître du Tonnerre", est d'abord un super-héros classique qui combat les super-vilains comme le Professeur Klabus, en s'aidant de tout un appareillage de Science-Fiction.
Brantonne intègre la Paramout en 1925. Publicités et premières affiches de cinéma.
Après guerre, les couvertures de livres et de fascicules de Brantonne envahissent l’édition populaire

Ses couvertures de livres et de fascicules envahissent l’édition populaire.
Retour en France après guerre et Brantonne va devenir le roi de l’étiquette de camembert de Normandie. Des étiquettes comme de petites publicités, comme des affiches de film. Efficaces et visuelles.

Collection “Anticipation” pour la maison d'édition Fleuve Noir. Infernale Menace de Vargo STATTEN, mai 1953

Septembre 1951, c’est le début d’une collaboration avec la maison d’édition Fleuve Noir qui va durer plus de 20 ans (de 1951 à 1965) autour, entre autres, de la mythique collection “Anticipation” (FNA) dont il réalisera 273 ouvertures originales.

Couvertures Fleuve Noir “Anticipation” (1e série) collection créée en 1951

“Anticipation” était une collection consacrée à la science-fiction qui visait un public populaire rêvant de voyages dans l’espace. Les livres étaient bon marché avec une attention toute particulière portée aux visuels de couverture.

Dans les années 1950 et 1960, plus de la moitié des titres de science-fiction relevaient du “space opera” ou ce que l’on appelait à l’époque le “feuilleton spatial”.
C’était un sous-genre caractérisé par des histoires d’aventures épiques ou dramatiques se déroulant dans un cadre géopolitique complexe. Déjà l’exploration spatiale à grande échelle, les guerres intergalactiques.
Le genre connaîtra un immense succès à partir des années 1960 et 1970 avec Star Trek puis Star Wars.

Les Conquérants de l'Univers de F. Richard-Bessiere, Anticipation, Fleuve noir, 1951 - La locomotive Pennsylvania Railroad classe S1 designée par Raymond Loewy en 1939

Le style Brantonne pour “Anticipation” pourrait se résumer à une palette de couleurs vives, trop vives pour l’époque.
Ainsi qu’à une pratique de l’aérographe où il innove en étant sans doute un des premiers illustrateurs à l’utiliser en France.

Mais ce qui est reconnaissable au premier coup d’œil, c’est le design de l’univers spatial.
Robots, extra-terrestres, tenues et combinaisons spatiales. Ses fusées, ses engins intergalactiques semblent tirer leurs origines chez Raymond Loewy et sa conception du design. Des fuselages tout en rondeur. Il suffit de comparer les locomotives du designer américain aux fusées de Brantonne pour trouver une même logique de simplicité.
Le streamline, le “lissage” qui donne une forme séduisante à l’idée de l’aérodynamisme.

À une époque où la science fiction est froide, métallique et technologique, Brantonne apporte de l’humanité et rend ce monde imaginaire très accessible. Chaque couverture devient ainsi une invitation au voyage.
Parmi ses sources d’inspiration, difficile de ne pas reconnaître le style graphique d’un immense auteur britannique de bandes dessinées et illustrations, Ron Turner, qui dans les années 1950 réalisa de très belles couvertures pour des collections de science-fiction proches du Fleuve Noir.

Couvertures de Ron Turner dans les années 1950
“La Planète Pétrifiée” couverture de Brantonne, 1952, Fleuve Noir - “The Petrifiel Planet” couverture de Ron Turner, 1951, A Scion Scientific novel

Certaines couvertures de Brantonne, comme par exemple la Planète Pétrifiée, présentent tant de similitudes que l’inspiration frise la copie, même si Brantonne ne cite jamais le travail de Ron Turner.

Les années passeront sans que Brantonne ne cherche à revendiquer un statut d’artiste. Pas d’exposition ni de visibilité personnelle. Puis les commandes se feront plus rares.
Difficilement cernable, il brouillera les pistes sur ses choix politiques (anarcho-syndicalismes de droite) (illustrateur vedette pour le PCF à la Libération), ses engagements (Croix de Feu avant la Deuxième Guerre mondiale) ou ses liens supposés avec Frédéric Dard (il laisse courir la rumeur d’avoir inspiré, dans San-Antonio, le personnage de Bérurier (Béru) pour son franc-parlé).
Dans les années 1970, des magazines comme Pilote, Futurs ou Fiction lui confieront quelques rares couvertures.

Après 60 ans de carrière, René Brantonne va mourir en 1979.

Brantonne en train de peindre une de ses dernières couvertures, Futurs, en 1978, juste avant son hospitalisation

Quant à sa production foisonnante, il n’en reste quasi rien aujourd’hui.
Les originaux ont disparu. Brantonne travaillait à la commande sans se soucier de les récupérer. Les couvertures du Fleuve Noir tant recherchées depuis quelques années, furent tout simplement mises à la poubelle. Ce qui est souvent le destin des supports populaires, sitôt consommés, sitôt jetés.

Rédaction : François Chevret

Pour aller plus loin :
— Un livre illustré (épuisé et non réédité) retrace la carrière de cet auteur, “BRANTONNE au Fleuve Noir” de Yves Frémion, éditions Kesselring, 1979.
— Du même auteur, “BRANTONNE illustrateur”, Le Denier Terrain Vague, 1983

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