Josep Baqué et les Maximonstres
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On vous emmène dans la folie créatrice de Josep Baqué, inventeur d’un incroyable bestiaire de monstres farfelus. Bêtes poilues multicolores, dragons cyclopes, oiseaux commodores et araignées en laine de panda. Une poésie folle et légèrement inquiétante se dégage de son œuvre obsessionnelle !
Josep est né à Barcelone en 1895. Pendant plus de trente ans, il va produire méthodiquement un bestiaire de plus de 1500 créatures réparties sur 454 planches soigneusement ordonnées. « Animaux et bêtes sauvages », « araignées géantes », « poissons divers », « hommes primitifs » : chaque famille possède sa logique, ses variantes, ses mutations. Le plus fascinant n’est pas seulement l’étrangeté des figures, mais la rigueur avec laquelle elles sont inventées.
Gardien de la paix à Barcelone, célibataire, vivant chez sa mère, Josep Baqué mène une existence discrète. Il refuse toute promotion au sein de la police municipale et préfère rester simple agent. On raconte même qu’il ralentissait volontairement ses rondes afin de laisser aux vendeurs ambulants le temps de disparaître avant son arrivée. Derrière l’uniforme du fonctionnaire se cache en réalité un tempérament rêveur, presque enfantin.
Dans l’intimité de sa chambre, Josep développe un univers foisonnant composé de monstres, phénomènes rares et animaux impossibles. Une œuvre solitaire, obsessionnelle, située quelque part entre l’art brut, l’illustration scientifique et le cabinet de curiosités.
Son enfance semble déjà annoncer cette fascination pour les mondes parallèles. Très tôt, Josep se montre peu intéressé par l’école mais profondément attiré par les images populaires, les revues illustrées et les formes décoratives. Chez lui, le dessin devient rapidement un refuge mental.
Ses créatures semblent sorties d’un laboratoire imaginaire. Griffes, antennes, carapaces, pustules, écailles ou mandibules s’assemblent dans des combinaisons toujours nouvelles. Chaque monstre dérive du précédent, comme une mutation lente et continue. Une corne supplémentaire, une texture différente, une disproportion inattendue et une nouvelle espèce apparaît.
Josep ne dessine pas des scènes : il expose des spécimens. Chaque planche fonctionne comme un inventaire zoologique fictif. Les créatures sont alignées, observées, comparées. Certaines ressemblent à des insectes hypertrophiés, d’autres à des poissons absurdes ou à des oiseaux préhistoriques. Malgré leur étrangeté, toutes semblent appartenir à une logique interne parfaitement cohérente.
Cette approche produit un trouble singulier. Car malgré leur apparence grotesque, ses monstres possèdent quelque chose de profondément attachant. Ils rappellent les créatures de Maurice Sendak dans Max et les Maximonstres : à la fois inquiétantes et drôles, excessives mais jamais totalement menaçantes. Certaines figures semblent même poser avec une étrange douceur.
Et puisqu’on parle de Maurice Sendak, c’est précisément le moment de vous conseiller le visionnage du film de Spike Jonze. Privé de dîner par sa mère après avoir été insolent, le jeune Max s’enfuit de chez lui pour un voyage vers une île peuplée de créatures, les Maximonstres (Where the Wild Things Are en version originale) dont il devient le roi. Un chef d’œuvre qui résonne fortement avec l’œuvre de Josep !
Le monstre devient alors un langage graphique.
À travers la répétition et la variation, Josep construit une véritable grammaire des formes. Son travail évoque presque certaines méthodes contemporaines du design : création de familles visuelles, systèmes de déclinaisons, cohérence organique entre les éléments. Chaque dessin dialogue avec le précédent tout en affirmant sa singularité.
Cette logique sérielle donne à son œuvre une étonnante modernité. Bien avant l’idée de génération visuelle ou de design paramétrique, Josep explore intuitivement les possibilités infinies de la variation. Ses monstres fonctionnent comme les itérations d’un même alphabet organique.
Car derrière l’accumulation de détails et la minutie technique (gouache, encre, mine de plomb, rehauts métalliques) se cache une réflexion plus profonde sur notre besoin de nommer, classer et représenter l’inconnu. Il transforme l’imaginaire en archive. Il ordonne le bizarre avec une précision quasi scientifique.
Et c’est peut-être là que réside la force de son bestiaire : dans cette tension permanente entre méthode et délire.
Ses monstres ne cherchent pas à fuir le réel. Ils en révèlent au contraire les étrangetés cachées. Comme des miroirs déformants, ils condensent nos peurs, nos fascinations et notre attirance pour les formes hybrides. Des créatures improbables, parfois maladroites, souvent fascinantes, mais toujours profondément vivantes.