Histoire du graphisme

Le “Savoir Revivre” de Jacques Massacrier

C’est un livre culte, prémonitoire sur son temps. Pour certains, “Savoir Revivre” aurait été une véritable “Bible”.
La première édition, sortie chez Albin Michel, date de 1973 et a été un phénomène littéraire puisqu’elle s’est vendue à plus de 500 000 exemplaires, traduite dans douze langues. Un livre qui a séduit une génération entière.
Graphiquement, le livre se démarque de ce que l’on pouvait trouver habituellement en librairie. Il est écrit et dessiné à la main par Jacques Massacrier lui-même. Sur la couverture, des étoiles dans les lettres, du mauve, du rose et du orange dans les fleurs, un oiseau bleu et même un ver de terre.

L’histoire de Jacques Massacrier résonne encore aujourd’hui avec ce que de nombreux citadins ont vécu durant le confinement et les restrictions liées au Covid. Beaucoup ont eu une prise de conscience écologique, d’autonomie. Habiter plus loin de la ville avec une vie plus lente, plus simple. Et changer de vie, tout quitter pour vivre autrement avec sa famille.

Savoir Revivre de Jacques Massacrier édité à 500 000 exemplaires et traduit dans douze langues.

Nous sommes en 1967 et Jacques Massacrier a 37 ans. Il travaille comme directeur de création dans une grosse agence de publicité, Publicis.
Une vie infernale. Levé très tôt, couché tard, somnifère pour dormir. Il gagne beaucoup d’argent.
Avec un très grand appartement, 162 m2 rue Suger à deux pas de Saint-Germain. Un duplex avec terrasse, meubles design, cuisine moderne, en gros tout ce qui se fait de mieux pour un cadre supérieur impatient de brûler la vie.
Quand il va vivre quelque chose qui ressemble à un burn-out, même si à l’époque le terme n’existe pas.

Arrive l’été 68, Jacques Massacrier et sa femme Gréta passent des vacances à Ibiza et sont séduits par le lieu.
“C’est tellement agréable que l’on devrait vivre ici toute l’année !”
Retour à Paris où le travail reprend le dessus. Il crée sa propre agence de pub. Pourtant, l’idée de partir fait son chemin, même si leurs deux garçons, Loïc et Joël, sont loin d’être enthousiastes.
Et puis un jour d’avril 1970, tout s’accélère, Massacrier met l’appartement en vente, puis l’agence, puis la voiture. Le mois suivant, en mai, ils prennent l’avion pour Ibiza, avec pour tout bagage, une valise chacun. L’argent est confié à la mère de Jacques qui leur enverra 300 francs de l’époque chaque mois.

Arrivés sur l’île, ils s’installent à quelques kilomètres d’un petit village, dans une ancienne ferme qu’ils louent, sans eau courante ni électricité, “Can’n Tauet”. Ils défrichent le jardin pour aménager un potager. C’est grâce aux livres de jardinage postés par sa mère que Jacques Massacrier s’occupe de la terre.

Ils remettent en état le poulailler et le four à pain. Construisent des meubles pour l’intérieur, sa femme confectionne des vêtements. En quelques semaines, la ferme est redevenue habitable, mais le plus difficile pour la famille, c’est de perdre les habitudes de Paris. Accepter le calme et comprendre une nature qui leur est étrangère.
La vie s’organise autour de deux principes simples :
Le 1er, cultiver le plus possible de produits de la terre pour dépenser le moins.
Le 2e, avoir un emploi du temps fixe pour chaque membre de la famille, pour que rien ne soit laissé au hasard.

Au bout d’un an, tout commence à devenir opérationnel. Ils exploitent un terrain de 1000m2 pour les fruits et légumes et élèvent deux chèvres pour les laitages. Ils vivent pratiquement en autonomie. Pour les soins, ils sont très pointus sur les vertus des plantes médicinales et sont rarement malades.
Le rythme de vie est régulier, levé à 6h et demie l’été, 7h l’hiver. Couché à 21h.

Dans leur “finca”, les Massacrier élèvent quatre chèvres et douze poules. Ils se nourrissent de ce qu'ils produisent.
Jacques, Greta, Joël et Loïc produisent presque tout ce qui leur est nécessaire.

En parallèle de cette nouvelle vie, Jacques Massacrier se consacre à un projet de livre, un guide pour réapprendre à vivre dans la nature en autosuffisance. Ce sera “Savoir Revivre”.
Sans doute le besoin de mettre en forme toutes les techniques développées depuis plusieurs mois. Mais peut-être aussi l’envie de raconter cette aventure unique.
Couper un arbre, coudre une robe ou fabriquer du cirage… entre leçons de vie proto-écologiques et astuces pratiques, ce guide va donner à voir une autre façon de vivre, qui semble particulièrement inspirante aujourd’hui.

Jacques Massacrier n’a pas oublié son premier métier et l’ouvrage qu’il réalise est complètement dans l’air du temps. Formé à la prestigieuse Thanet Art School en Angleterre puis aux Arts Appliqués à Paris, il travaille avec cohérence et attention les couleurs douces des illustrations, l’écriture manuelle, ronde et enfantine.
La forme épouse le fond, l’artisanat du livre reflète l’artisanat de la vie.
La main qui trace une lettre est la même que celle qui bâtit un mur, qui sème une graine.
Les dessins de Massacrier sont accessibles. Une maison en pierre, un potager que l’on ne nomme pas encore “permaculture”, un four à pain : tout semble à portée de main. Chaque page raconte en sous-texte : “Vous aussi, vous pouvez le faire.”.
Tout cela résonne particulièrement aujourd’hui, à l’heure où nos écrans nous bombardent d’images parfaites.

À la fin des années 60, le directeur artistique, illustrateur qui fait référence dans les agences parisiennes c’est Milton Glaser. Mondialement connut, entre autres, pour une couverture de disque, celle de Bob Dylan en 1967. « Bob Dylan’s Greatest Hits ».
Avec cette touche psychédélique en vogue dans la jeunesse. Aplats de couleurs vives, volutes décoratives et simplification du trait.
C’est aussi pour beaucoup, la découverte de l’âge d’or de l’affiche cubaine, politique et culturelle.

Eduardo Munoz Bachs, Ichi y la fugitiva, ICAIC, 1973 - Alfredo Rostgaard, ICAIC decimo aniversario, 1969 - Milton Glaser, Portrait de Bob Dylan, 1966 - Milton Glaser

En mai 1973, Paris Match titre “Changer la vie ? Eux l’ont fait…”.
Et l’on découvre Jacques Massacrier et sa famille à la une de l’hebdomadaire.

En quittant Paris et un mode de vie anxiogène, Jacques Massacrier n’avait sans doute jamais imaginé, trois ans plus tard, se retrouver en couverture de Paris Match. (On peut raisonnablement se poser la question… car ce n’est pas par hasard si Paris Match vient rencontrer Massacrier à Ibiza, et ce n’est pas non plus sans son accord que le reportage sera publié !!!).

Cette parution accompagnera la sortie de “Savoir Revivre”. Le succès est immédiat. Les droits d’auteur vont lui permettre de quitter la première ferme pour en acheter une plus grande dans la même région.

Paris Match, numéro 1254, mai 1973

Et puis viendront d’autres livres, avec un succès plus relatif.
“Le Goût du temps qui passe”(1975), “Outre-temps”(1978), “Partir : manuel de vagabondage à voile”(1981), … et même un livre sur “le Jeu de Tarot par l’image” (1983).

“Le Goût du temps qui passe”(1975), “Outre-temps”(1978), “Partir : manuel de vagabondage à voile”(1981), “le Jeu de Tarot par l’image” (1983).

En introduction de “Savoir Revivre”, Jacques Massacrier écrira un texte en forme de manifeste. Et qui résonne parfaitement avec l’actualité environnementale de ces dernières années.

« — À quoi bon lancer des cris d’alarme contre la société de consommation et contre la pollution qui en résultent, si nous continuons à faire vivre les industries qui nous empoisonnent et épuisent les ressources naturelles de notre planète ? N’usons pas le peu d’oxygène qui nous reste à crier notre désarroi. Allons plutôt réapprendre à vivre en se passant du produit de ces industries et retrouvons, au contact de la nature, les bases d’une véritable échelle des valeurs. Certes, nous aurons du mal à nous passer complètement des produits manufacturés, nous avons accumulé trop de vilaines manies pendant des générations. Mais imaginons une production industrielle qui se limiterait aux choses essentielles. Pas facile de les déterminer puisque nous avons précisément perdu la notion de l’essentiel ! Mais mettons nos connaissances en veilleuse et méditons sur leur utilisation. Reconsidérons les éléments primordiaux de notre existence. »

Introduction Savoir Revivre

Le 1er septembre 2020, c’est à Ibiza que Jacques Massacrier va mourir. Malgré le tourisme festif et envahissant, il était resté sur l’île et devenu un “vieux villageois”.

Un site présente l’intégralité de “Savoir Revivre“.

Le livre a été réédité en 2020 par les éditions du Devin en fac-similé.
La version originale de 1973 se trouve encore sur les sites de vente d’occasion à prix abordable.

Sur le même thème
  1. Tote bag, un nouveau totem social ?

    Le tote bag est devenu un objet incontournable de nos quotidiens urbains. Que raconte t’il de notre société, de notre époque, de nos habitudes et de nos comportements ?

  2. Créer une grille de mise en page sous illustrator

    Tutoriel pour apprendre à créer une grille de mise en page dans illustrator.

  3. Reza Abedini, père du design graphique iranien contemporain

    Être designer comme Reza Abedini dans un pays comme l’Iran, c’est jongler avec un héritage artistique, visuel et calligraphique inouï vieux de 3000 ans.