Regards graphiques

Les peintres en lettres redessinent les villes

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Après avoir été pendant plusieurs siècles la norme pour habiller les devantures de nos commerces, les peintures en lettres sont tombées dans l’oubli. Elles font un come-back haut en couleur depuis une petite dizaine d’années, et sont aujourd’hui un gage d’authenticité, de fait-main, d’artisanat, de luxe et de savoir-faire pour les boutiques qui s’en parent.

À l’occasion de la sortie de l’excellent livre La Peinture en lettres, histoire & renouveau de Morgane Côme, aux éditions l’Échappée, et du festival de la peinture en lettres (du 18 septembre au 19 décembre) nous souhaitons mettre en avant cette technique ancestrale remise au goût du jour. Le recueil, extrêmement complet, raconte l’histoire des lettres peintes, depuis les enseignes sculptées jusqu’aux décors de boutiques, en passant par les affiches de cinéma, les créations contemporaines, les outils et les techniques. Nous sommes également allés à la rencontre de Virginie, aka The Cheerletter, à Lyon, pour qu’elle nous parle de son métier.

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La peinture en lettres, histoire et renouveau — Morgane Côme, l'Échappée, 2026

De l’insigne peint aux lettres collées

Il y a quelques générations, lorsque l’on ouvrait sa boutique, l’insigne que l’on faisait peindre sur la vitrine ou son véhicule devait durer toute la vie, puisque l’on transmettait souvent son officine à ses enfants. Aujourd’hui, les boutiques et les camionnettes appartiennent aux banques, et l’on finit souvent par les revendre avant la retraite…

1902, Au bon jardinier — 1911, boutique d'apiculture, Gallica

Le métier existe depuis 1804, comme l’explique Henri Couzot en 1927 : “L’art de l’étalage naissait spontanément du génie commercial parisien, (…) elle semait sur son passage (…) de petites maisons de verre et de bois peinturluré. La devanture, le mot et la chose, était née” (p.38 du livre La peinture en lettres). Il y avait pourtant déjà en France quelques lettres peintes au Moyen-âge. À l’époque, ce sont les enseignes façonnées qui prévalent, illustrées ou sculptées et souvent sans lettres, la population étant plutôt analphabète.

À mesure que les enfants s’instruisent et apprennent à lire, les lettres fleurissent dans les rues. À tel point qu’en 1870 les immeubles et boutiques sont couverts de lettres peintes, des devantures de vitrines aux étages en passant par les véhicules, pour annoncer les échoppes ou faire de la réclame. “L’affiche de papier qui paie le droit de timbre ne vit que quelque jours (…). L’affiche peinte, qui ne paye aucun droit, résiste à tout” écrit le député Louis-Désiré Véron dans son amendement pour La France nouvelle des finances, en 1852 (p.34 du livre La peinture en lettres).

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14 Juillet 1914, Paris — Gallica

Les affiches de théâtre et les couvertures de livres sont elles aussi peintes à la main. Les lettres ne sont pas seulement fixes sur les vitrines ; elles recouvrent les moindres recoins des villes sur des affiches ou “placards” collés plus ou moins sauvagement. Jean-Sébastien Mercier témoigne dans ses Tableaux de Paris en 1783 : « Pas une colonne, pas un angle de porte, pas la moindre surface ne soit couverte d’un placard grand ou petit, étroit ou large… ».

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1899, rue des blancs manteaux, Paris — Gallica
Antiquité - Poilus
Source : Gallica

Cent ans plus tard, la révolution industrielle et l’exode rural propulsent les villes dans une nouvelle ère tournée vers la productivité, le développement commercial et la publicité, critiqué par William Morris et son mouvement Arts & Crafts. L’Art Nouveau puis l’Art Déco à sa suite célèbrent le geste humain, les arabesques et les courbes de la nature, tout en proposant des ouvrages dédiés aux “lettres d’enseignes” mis à disposition dans des bibliothèques.

On trouve dans les rues des poses libres, avec des affichages sauvages et opportunistes. Des poses en cadre, avec un choix d’emplacement et un entretien garanti, puis de l’affichage mobile avec les hommes sandwichs, les fiacres ou les tramways.

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1885 Publicités réunies — 1900 Homme à charrette publicitaire
1903, Charcuterie à Paris - Source : Gallica

La fin du XIXe siècle, c’est aussi le début de la colonne Morris, réservée aux affiches de théâtre, aux kiosques à journaux, puis aux affiches dans les couloirs du métro. C’est aussi dans ce fouillis graphique que naissent les premières linéales, et le modernisme. Miguel-Angel Asturias souligne que « la seule chose qui manquait à la peinture était la parole. L’affiche chante, crie, grogne, proteste, conseille tout ce qui peut être entendu non par les oreilles mais par les yeux. »

1887, Affiches de ville - Source : Gallica
1904, Le Petit Mantais
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1918, Cocarde de Mimi Pinson — Au Bébé bon marché
Affiches Jules Chéret, autour de 1876 — Gallica
Véhicule la Vache qui rit peint par René Boggio, 1940

Et l’adhésif tua le pinceau

Dès 1912 les néons accaparent le regard et “à la fin du XXe siècle, le traceur de découpe, la publication assistée par ordinateur (PAO), puis l’impression numérique ont donné le coup de grâce. L’artisan et son savoir-faire ont cédé à la machine,” explique Morgane Côme. Depuis 1980 les enseignes sont désormais en plastique ou collées en lettres vinyles pré-découpées conçues sur ordinateur. Cet art standardisé a fini par remplir nos rues d’enseignes qui se ne font pas grand chose pour impressionner les chalands, reléguant le métier de peintres en lettres aux oubliettes.

Pendant plus de trente ans, les peintures en lettres cessent d’exister. Le CAP de peinture en lettres ferme même ses portes dans les années 1990-2000. Aujourd’hui subsiste à l’école Blot, à Reims, une formation de peinture de décors qui propose une spécialité peinture en lettres. Créée en 1925 à Reims par le peintre décorateur Eugène Blot, c’est la plus ancienne école de peinture décorative de France.

Néanmoins, la plupart des peintres en lettres d’aujourd’hui sont autodidactes et ont appris grâce à des vidéos YouTube, des livres et des stages !

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Cours de lettres et enseignes à l'école E. Blot

Les lettres enseignes semblent toujours avoir été là, comme des formes réminiscentes dans nos balades urbaines. Inconsciemment, nous les avons toujours connues, et elles font un écho nostalgique à une ère disparue. The sign chaeologist débusque sur son compte Instagram ces lettres oubliées qui résistent au temps.

@thesignchaeologist

Peintres en lettres d’aujourd’hui

C’est aux États-Unis que le vent tourne. Le film Sign Painters, diffusé en 2013 dans le monde, redonne goût aux lettres peintes. Mike Meyers, figure phare du métier et présent dans le film, organise des ateliers dans plusieurs villes, notamment en Europe. C’est à Amsterdam que Virgine Lorillou, aka The Cheerletter, le rencontre. Elle nous raconte qu’elle s’est retrouvée propulsée dans un monde fascinant mais complexe dans lequel il fallait à la fois apprendre à maitriser les gestes du tracé des lettres, diluer correctement la peinture, tout en posant correctement son poignet pour ne pas trembler.

À défaut de pouvoir faire une formation dans une école, c’est à force de répétitions et d’entraînements que Virginie se lance dans le métier il y a bientôt huit ans, tout en participant à des ateliers de brush lettering et des cours de calligraphie. Elle conçoit aujourd’hui des identités graphiques et des lettrages sur mesure peints à la main sur enseignes, vitrines ou véhicules à Lyon et dans toute la France.  Il faut compter au moins deux jours pour peindre une enseigne, plus le temps de conception préparatoire.

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peinture-vitrines-cheerletter-Lyon

De nouvelles vocations naissent après le COVID, lorsque beaucoup de personnes se tournent vers des métiers qui ont du sens ou créent des liens humains. Les lettres peintes à la main sont un contre-pied à notre époque standardisée où tout va vite. “La peinture en lettres répond à un besoin de notre époque : c’est un métier porteur de sens. Il devient une vocation pour une nouvelle génération de créatifs (…). Nombre d’entre eux aspirent à retrouver une dimension manuelle dans leurs pratiques, à devenir en quelque sorte des artisans graphistes” souligne Morgane Côme.

Lettres peintes par Morgane Côme
Lettres peintes par Ets Gesret sur un camion de plombier

Les lettres d’aujourd’hui s’inspirent des caractères d’antan mais savent aussi se réinventer. Certains peintres participent à la création de décors de cinéma, comme François Morel qui travaille régulièrement pour Wes Anderson.

Lettres peintes par François Morel pour Wes Anderson sur le tournage de The French Dispatch — Un camion peint par Ets Gesret

S’offrir une devanture en lettres peintes c’est s’inscrire dans le temps long, se projeter dans la durée, déclarer son amour au travail manuel avec ses délicieuses aspérités, célébrer l’humain plutôt que la machine, ainsi que les devantures déjà anciennes que l’on admirait dans son enfance.

Virginie de The Cheerletter explique que malgré les remarques récurrentes de certains passants, elle apprécie ce métier en plein air, les rencontres avec des gérant.es passionné.es et les déplacements, qui lui donnent l’impression de ne pas travailler. Les peintres en lettres se retrouvent régulièrement lors d’événements comme Martre, en France, ou Letterheads à travers le globe.

Enfin, il faut souligner la richesse d’autres territoires qui ont eux aussi cultivé la culture des lettres peintes, comme le Sénégal, la Turquie ou l’Inde. Le site blag en répertorie une grande majorité.

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Camion indien, Tiphaine Guillermou

L’exposition Alfons Mucha à Lyon, le retour des appareils argentiques ou des dumbphones, l’usage massif des typographies rondes et curvilignes… sont les témoins d’une époque lassée par le minimalisme bâton, le tout numérique et la standardisation massive des goûts visuels. On veut de l’imparfait, des accidents graphiques, du fait main, de la vie !

Geste de la main, Morgane Côme
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