Regards graphiques

3 questions à Annie Bocel sur la typographie et la gravure

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À la suite de notre article sur le cabinet des poinçons typographiques, trésor de l’imprimerie nationale, Graphéine est allée à la rencontre d’Annie Bocel, qui détient le savoir-faire de la création et la frappe de poinçons typographiques, premier maillon de la chaîne de l’imprimerie.

Ces précieux poinçons furent convoités par les Rois et les impératrices, utilisés par les fonderies et les dramaturges, et pour certains, placés parmi les objets de la Couronne.

Aujourd’hui, pour créer des caractères, on utilise des logiciels. Mais Annie est la dernière héritière d’une lignée de créateurices qui savent dessiner puis graver ces lettres dans le métal, en attendant de transmettre ce savoir à son tour. Dans son atelier breton, elle pratique la gravure, l’imprimerie, la transmission à travers des stages, et la recherche artistique fondée sur des techniques traditionnelles.

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  • Que cherches-tu à créer lorsque tu façonnes un poinçon typographique, puisque cette pratique ne vit plus que grâce à ton savoir-faire ?

Avant tout, je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas de mon savoir-faire. Ce savoir-faire, qui est assez méconnu, n’a longtemps tenu qu’à une poignée de praticiens. James Mosley, historien et professeur à l’université du Reading, qui nous a quitté en 2025, a dénombré 580 graveurs environ depuis la mise au point du procédé par Gutenberg au XVe siècle. C’est très peu, un fil ténu. Je ne suis pas la seule, Nelly Gable, Raymond Stanley Nelson, Richard Årlin et de jeunes graveurs aux états-unis s’y intéressent. J’ai plutôt l’impression de rejoindre que de détenir. En réalité, nous ne sommes pas cinq praticiens mais ces 580 dénombrés par James Mosley, cette multitude anonyme dont on a si peu conservé de traces, et celle qui est à venir peut-être. Il y a beaucoup à faire pour comprendre comment cette pratique a pu et peut s’activer.

Quand j’ai pris place à l’établi, j’avais comme un problème dont il fallait trouver la solution. N’étant pas motivée par la seule idée de conservation, ma vision de ce métier ne pouvait pas reposer sur la reproduction de poinçon pour de la réfection ou la gravure d’une police à l’identique, une police qui ne serait pas pensée pour être gravée. Ce qui m’intéresse, et qui à mon sens fait vraiment sens, c’est d’aller questionner les particularités de cette technique et de chercher à les révéler, de suggérer suffisamment par la gravure pour intriguer. En somme, jouer avec le propre du métier pour qu’il se révèle et engage un autre regard.

La disparition de toute chose nous invite à rejoindre l’essence de ces choses, leur naissance et le pourquoi de leur mort. Donc, c’est au cœur du procédé que l’on cherche à regarder. Dans graver pour imprimer, réside une multitude de concepts qui m’animent et que je cherche à explorer. Dans cette action, qui nécessite d’épouser les contraintes, de faire corps avec le métier, réside une liberté de l’ordre de la libre expression. Cela nous dit quelque chose du rapport au faire, et en retour, car il y a plongeon dans le passé, à la place de la main aujourd’hui. Cela parle aussi d’écriture, d’imprimé, de mémoire anthropologique…

La disparition d’un métier est une problématique très intéressante, l’occasion d’une réflexion profonde. J’ai pris la direction de chercher à sublimer, de poétiser autour de ce contexte et par la gravure. J’ai entamé l’écriture d’un texte au moment où nous concevions l’ouvrage Dessins de geste avec Nelly Gable, Maître d’art, paru en 2019 aux éditions des cendres avec le soutien de l’Institut des Savoir-faire. Au moment et en écho. L’ouvrage Dessins de geste est un manuel, une tentative de ne pas perdre la connaissance. Un témoignage dessiné soutenu par les récits et annotations techniques de Nelly.

Ce second texte, écrit en regard, en est une ombre. Peut-être une autre façon de donner du relief au premier ouvrage Dessins de geste. Il y a cette envie de créer un précédent, de donner une idée de ce qui peut émaner de ce savoir. Il s’agit d’un texte préparatoire à la gravure d’une fonte de caractère, d’une dernière fonte. Ce projet est en cours.

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  • Explique-nous ton rapport à l’image, à la lettre, et au temps : comment leur donnes-tu vie, et quelle place attribues-tu à la lenteur, dans ce monde où on cherche toujours plus de productivité et de vitesse ?

On entend beaucoup parler de lenteur, mais je n’ai pas la sensation de faire les choses lentement ou de vivre lentement. Je suis très impatiente de nature, j’ai un feu à l’intérieur, une fièvre à l’établi. C’est cette même fièvre qui me tient devant la planche gravée et qui peut m’amener à tracer des lignes pendant des heures. C’est de l’ordre de la fusion, du point de concentration extrême, parfois d’un souffle retenu, suspendu, jusqu’à accéder à un relâchement. Lorsque l’on me parle de patience et de lenteur, je trouve cela fou. Comme s’il était attendu de l’artisan qu’il soit un être sage, docile presque. J’ai un besoin toujours grandissant d’apprendre, d’écouter, de lire, de voir, de tenter des expériences en gravure et de constater que cela ressemble plus à de la vie qu’autre chose. Et cela passe par l’image. Une image qui disparaît dans la gravure pour ré-apparaître sous forme d’imprimé.

L’artisan est intimement lié à la productivité, nous devons répéter les gestes jusqu’à trouver le geste le plus efficace, jusqu’à entrer dans une économie de notre corps pour ne pas tout fatiguer. C’est une recherche incessante. Mais, contrairement à d’autres situations où la machine, en intermédiaire, accroîtrait la production, ici notre vitesse est calibrée par nos gestes. Le corps est notre ordre de mesure global. Et dans ces actions d’atelier où les mains prennent la relève, la tête peut avoir d’autres envies, invitant d’autres temps, déjouant le temps qui s’écoule. Dans cet artisanat, l’échelle est celle du raisonné et celle-ci ressemble aujourd’hui à de la lenteur. Elle ressemble à de la lenteur car nous la comparons à un monde en accélération, un monde qui ne se donne pas de limite, ne veut pas voir les limites. Ce même monde quadrillé par la garantie, le confort, la science exacte, l’utile.

J’aime la gravure au XXIe siècle, car, ne participant pas aux choses utiles du monde d’aujourd’hui, elle est reléguée dans les champs de l’inutile. Or, toute inutilité a son utilité subtile. Une arythmie nécessaire au pouls du monde moderne.

Cette même gravure qui fût reconnue pour être rigoureusement pointue et précise, si éloignée de toute approximation, cet outil de la reproduction, de la falsification même (je pense à la taille-douce, aux billets de banque), est aujourd’hui offert. Il nous est possible d’en apprendre les gestes, d’en invoquer la mémoire, de jongler à chaque étape du procédé là où par le passé, ces mêmes étapes se trouvaient cloisonnées, reléguées à tels artisans ou à tels ateliers. Nul besoin d’autorisation royale pour graver des poinçons aujourd’hui, ni pour imprimer des textes. Une telle liberté ne serait-elle pas déconcertante pour nos ancêtres ?

La gravure est un pied de nez, une ruse pour échapper aux travers de notre époque. Une jolie déviation.

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  • Le poinçon est un objet minuscule qui porte en lui la possibilité de diffuser la pensée à grande échelle. À ton avis, quel objet ou quelle technologie porte aujourd’hui cette même promesse de transmission universelle ?

Il y a comme un fantasme autour de l’imprimerie au plomb mobile autour de sa vocation à diffuser la pensée à grande échelle. Je pense au travail de Joël Langonné, maître de conférence en information communication à UCO Niort pour sa recherche Achéologie de copier-coller. Tout cela tourne autour du plomb et des typographes, des fils de Gutenberg, pas vraiment autour des poinçons. Le poinçon est de façon générale resté assez méconnu, la part cachée.

De ce que j’ai pu comprendre, cette invention, au moment de son apparition, a pour visée de faire du profit en dépassant le livre manuscrit devenu trop lent pour une société en plein développement. Après l’expérience de la commercialisation de petits miroirs en plomb destinés aux pèlerins affluant autour du Rhin, les intentions de l’ingénieux Gutenberg et de ses associés furent de concevoir l’égal en apparence du livre manuscrit en le vendant à bon prix. Cette imitation, cette copie, se produisant bien plus rapidement.

Ce qui me semble intéressant, c’est effectivement cet ensemble de poinçons, le premier acte d’une série en chaîne, qui va déclencher l’ouvrage imprimé, la reproduction et la diffusion du livre dans une Europe croyante, malmenée par les guerres et la peste, questionnant son pouvoir religieux. De là à comparer cette invention aux technologies actuelles… Nous sommes si éloignés du contexte qui a vu naître ce procédé. Ce serait risquer l’anachronisme, voire l’anatopisme, simplifier une histoire qui ne l’est pas.

Personnellement, évoquer une technologie qui serait promesse de transmission universelle aujourd’hui me dérange. Le mot technologie fait barrage. Je lui préfère les forces du vivant, plus prometteur. C’est cette mécanique qui m’intéresse aujourd’hui. Comment rejoindre, voire mimer, une forme d’écriture du vivant. Ériger une règle, y déroger, jouer en somme. Et cela passe par le principe d’alphabet, de typographie, d’éléments standards voués à être combinés afin de provoquer de nouvelles formes, des débuts de gammes…

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