Le cabinet des poinçons typographiques, trésor de l’imprimerie nationale
Il existe en France un trésor qui semble désuet aujourd’hui, à l’heure du numérique, et qui pourtant a façonné le livre et le rayonnement de la littérature française pendant des siècles. Ce trésor, précieusement conservé à l’imprimerie nationale, s’appelle le cabinet des poinçons typographiques.
C’est à la fois un lieu unique de création mais aussi de conservation des poinçons, une collection unique au monde et classée, dont l’importance est à la fois technique, historique et patrimoniale.
Le poinçon de caractère typographique, premier maillon de l’imprimerie
Le poinçon est le premier maillon de la chaîne typographique, l’œuvre de base, sans laquelle il n’y a pas de lettre. C’est lui qui permet de frapper la matrice en cuivre, laquelle sert ensuite de moule pour fondre les milliers de caractères en plomb, antimoine et étain, nécessaires à l’imprimerie traditionnelle. Il sert aussi d’étalon, mesure de référence absolue pour la fabrication d’une lettre.
Ces précieux poinçons furent ainsi convoités par les Rois et les impératrices, utilisés par les fonderies et les dramaturges, et pour certains, placés parmi les objets de la Couronne à la Chambre des Comptes.
Profitons-en pour remettre les choses au clair avec une parenthèse historique : Johannes Gutenberg est le père de l’imprimerie moderne en Europe, mais il n’invente en 1440 ni le concept d’imprimerie, ni la presse à bras, ni même les caractères typographiques métalliques (qui existaient déjà en Chine 60 ans plus tôt), ni même le moule à fondre les caractères, qui existait déjà en Corée.
Gutenberg industrialise le procédé de l’imprimerie en combinant toutes ces étapes et ces spécialités ; orfèvrerie du poinçon, fonderie, presse à bras et encre d’impression. Il permet ainsi la production en série, à commencer par l’impression de Bibles en caractères Gothiques, qui imitent les manuscrits des scribes.
Il faut trois étapes pour imprimer un livre :
– Le dessin puis la gravure des poinçons de caractères typographiques dans du métal très résistant, l’acier, qui permet de frapper des matrices en cuivre, plus molles, dans lesquelles se forme la lettre en creux
– La fonte des caractères (en plomb, étain et antimoine), qui sont coulés dans la matrice, intégrée à un moule : cela donne des bâtonnets de même hauteur au bout desquels on voit la lettre
– L’alignement de ces bâtonnets de caractères à la main, ligne par ligne, l’encrage puis l’impression sur papier à l’aide d’une presse
Les artisans qui détiennent ce savoir-faire et ce trésor ont ainsi le pouvoir de donner vie aux textes imprimés. On comprend mieux la valeur de ces poinçons aux yeux du Roi. En les collectionnant, il permet d’assoir son prestige, de rayonner dans le monde de l’imprimerie, et assurer une diffusion contrôlée de textes rares et précieux.
Le trésor de l’Imprimerie Royale
En 1540, François Ie accorde des privilèges à un imprimeur qui devient « Imprimeur du Roi pour le grec, le latin et l’hébreu ».
En 1640, Richelieu souhaite imprimer et de la plus belle manière qui soit “des publications utiles à la gloire du Roi”, à savoir les textes Antiques grecs, “source de toute instruction”. L’institution évolue pour devenir Imprimerie Royale et s’installe au Louvre. Imprimer ces textes en grec, c’est d’une part briller par son érudition, et d’autre part détenir un pouvoir unique de diffusion. L’imprimerie royale est le lieu exclusif de création et d’impression des documents officiels de l’État.
En 1813, Napoléon Bonaparte donne l’ordre de graver plusieurs dizaines de polices orientales pour permettre d’imprimer des livres à vocation encyclopédique et à diffusion internationale, comme un dictionnaire chinois-français-latin. Il continue ainsi une collection de poinçons.
Le livre Spécimen des caractères, vignettes, armes, trophées et fleurons de l’Imprimerie royale (que vous pouvez consulter via le lien), imprimé entre 1815-1848, montre une grande partie des caractères orientaux et Romains utilisés par l’Imprimerie Royale.
L’Imprimerie Royale imprime également toutes les lois et décrets émis par le Roi, afin d’officialiser les “placards” affichés dans les rues auprès des citoyens et citoyennes. Elle permet également de composer une bibliothèque variée, qui contient aujourd’hui plus de 35 000 volumes accumulés depuis François Ie.
Si l’on considère l’ensemble des pièces gravées, ce trésor dépasse aujourd’hui les 700 000 pièces, dont 500 000 sont classées au titre des Monuments historiques conservés dans une chambre sécurisée, en tant que trésor national, considéré comme un patrimoine inestimable. La collection permet d’imprimer plus de 100 formes et styles d’écritures différentes, dont des cunéiformes ninivites, hiéroglyphes égyptiens, des caractères araméens, hébreux, arabes, tifinagh, samaritains, syriaques, russes, chinois, siamois, tamouls, tibétains, laotiens, mayas, runiques… mais aussi des poinçons pour écrire la musique.
Ce fonds résulte notamment de la réunion de la “collection historique” royale, et des poinçons légués par les fonderies Deberny & Peignot et Haas et Neufville à leur fermeture.
De l’Imprimerie Nationale à IN Group
Au fil des ans, l’imprimerie a changé de nom au gré des régimes politiques en devenant Impériale, puis Nationale, en 1870. Elle est aujourd’hui un lieu de collections, en commençant par celle des poinçons de caractères orientaux jusqu’à la création du cabinet des poinçons typographiques (au sortir de la seconde Guerre Mondiale), et les livres de la Bibliothèque historique.
Devenu société anonyme avec l’État comme actionnaire, elle garantit aujourd’hui la production de tous les documents officiels, des pièces d’identités en passant par les puces ou les passeports biométriques de 130 pays du monde, les documents spécifiques et les services numériques sécurisés dans le domaine de la santé, de l’administration, ainsi que la création des billets de banque sécurisés. IN Groupe déploie aujourd’hui son expertise de création de documents infalsifiables, et est l’un des leaders mondiaux de la cryptographie et de la sécurité numérique et électronique et “des services de confiance“.
Elle imprimait le bottin jusqu’en 2002, des déclarations fiscales, journaux, catalogues, ou déployait plus récemment l’application TousAntiCovid.
La puce biométrique, les rubans à sécurité optique, les encres sécurisées d’aujourd’hui sont les formes modernes des poinçons et des matrices d’hier, qui garantissent toujours une certification Étatique.
Le Romain du Roi
Depuis sa création au XVIIe siècle, sept familles de caractères exclusives au Roi ont été créées à l’Imprimerie Royale, qui ont façonné le rayonnement littéraire français, et “brandé” chaque règne, selon leur caractère(s) : le Garamont (Romain de l’Université), le Romain du Roi (Grandjean) vers 1693, le Luce (Types poétiques), le Didot millimétrique (Romain de l’Empereur) sous Napoléon Ie, le Marcellin-Legrand, le Jaugeon, et le Gauthier.
Aujourd’hui, les documents officiels sont en Helvetica ou en Arial et tentent d’être le plus neutre possible, alors que l’Imprimerie Royale faisait exactement l’inverse pour ses productions de prestige : elle signait sa singularité. Presque toutes les familles possèdent ainsi une sécante à mi-hauteur sur le l minuscule (cf visuels ci-dessous), signe distinctif de l’Imprimerie nationale devenu marque de fabrique, et plusieurs Rois créent leurs propres caractères pour “signer” leur règne.
En 1693 et pendant plus de 30 ans, Philippe Grandjean, graveur et conservateur de la fonderie royale, crée le premier caractère typographique moderne de la famille des Réales, celui qui sera le plus spectaculaire. Sous l’impulsion de l’Académie Royale des Sciences et de Jacques Jaugeon (pas d’une simple fonderie), et grâce aux gravures sur plaques de cuivre de Louis Simmoneau, il déclinera avec ses élèves les poinçons du “Romain du Roi” (dit Grandjean) en plusieurs casses et corps différents, romains et italiques. La première impression avec ces caractères fut réalisée en 1760, soit 70 ans plus tard !
Son travail s’inspire de l’étude des plus belles lettres Européennes de l’époque, en proposant un style rigoureux et “scientifiquement” composé sur une grille minutieusement quadrillée en 8×8 carrés eux-mêmes quadrillés (2304 carrés en tout !), inspirée des mesures des proportions dites “divines”, comme pour le Garamont avant lui. Le Romain du Roi se distingue par son uniformité et sa grande harmonie. Il servira aussi à graver des monuments et des stèles en l’honneur du Roi.
Le Cabinet des poinçons de l’imprimerie nationale n’a aujourd’hui plus personne pour pratiquer et transmettre le savoir-faire de création de poinçons typographiques selon les règles traditionnelles. La seule héritière de ce savoir-faire unique et rare s’appelle Annie Bocel.
Annie Bocel, héritière du trésor de l’imprimerie nationale
Elle fut un temps la gardienne du trésor du cabinet des poinçons, et travaille aujourd’hui dans un petit atelier en Bretagne. Annie crée des poinçons à la main et à l’œil avec des outils spécifiques, équerres, limes, et rigueur extrême, dans la pure tradition, en attendant de trouver quelqu’un à qui transmettre ce savoir.
Ancienne diplômée d’Estienne en gravure, elle a été formée par Nelly Gable en 2014 et pendant 5 ans, au sein du Cabinet des poinçons de l’Imprimerie nationale, dans le cadre du dispositif Maîtres d’art & Elèves mis en place et géré par le ministère de la Culture & l’INMA (Institut national des métiers d’art). Leur pratique est transmise par lignée issue de la fonderie Deberny & Peignot (1850-1974), illustre fonderie française qui a légué sa précieuse collection de poinçons à l’imprimerie nationale lors de sa fermeture.
De cet apprentissage avec Nelly Gable est né un recueil à quatre mains, écrit et illustré pour transmettre les gestes des graveurs de poinçons : dessins de geste, gravure & poinçon typographique.
Annie Bocel vit et travaille dans un tout petit village breton où elle résiste encore et toujours à l’empreinte du temps qui passe. Elle grave, mais pas seulement des poinçons. Sur ses papiers, Annie Bocel imprime lettres et images en jouant avec les formes, la matière et le vide. Chaque élément conçu de ses mains se révèle sous la presse, par contrastes. Le noir et la couleur dialoguent avec le blanc, les ombres dévoilent les reliefs sous un jeu de lumières, et l’or sublime et réchauffe l’inanimé.
Annie grave et gaufre, donnant ainsi vie aux creux et aux volumes pour faire parler le papier, dans des estampes fragiles et éphémères qui racontent le temps oublié et dévoilent des terres à découvrir. Elle travaille à la manière noire dans une densité nuageuse qui laisse à peine passer la lumière, réalise des herbiers à l’eau forte dans une transparente fragilité, fait revivre des fossiles sous un gaufrage doré.
De cet outil rigide, lourd et froid qu’est le métal, elle tire des formes organiques, vivantes, légères et profondes à la fois. En quête de sens perpétuel au fil de ses créations, ses recherches portent sur l’impermanence et la trace, comme un écho visuel à l’essence même de la nature.
Annie est la preuve vivante que les caractères d’autrefois ont encore une histoire à raconter.
Pour aller plus loin :
– La création des caractères typographiques
– Le site d’Annie Bocel
– Atelier du livre d’Art et de l’Estampe
– Le Romain du Roi
– La transmission du savoir de Maître d’art à élève
– Consulter les spécimens typographiques de l’imprimerie nationale
– Pour en savoir plus sur le cabinet des poinçons, avec Christian Paput, ancien collègue de Nelly Gable